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C'est en 1995 que sort le premier album solo de Lisa Gerrard : The Mirror Pool .On imagine Lisa Gerrard déjà distante par rapport à sa collaboration avec Brendan Perry dans Dead Can Dance,même si officiellement,il n'en était rien. Avant la sortie de Spiritchaser (après lequel le groupe se séparera),Lisa ressent donc le besoin de partager le travail qu'elle a accumulé pendant nombre d'années et qui n'a pas trouvé sa place dans la discographie de Dead Can Dance.

Se laisser engloutir dans l'univers de la dame est une expérience particulière,même pour des habitués aux atmosphères et aux sonorités de Dead Can Dance. C'est se pencher au dessus de l'eau d'apparence trouble qui s'étire et se lisse en dévoilant la brillance d'un miroir. C'est éprouver l'illusion et oser traverser ce miroir ,se frayant par là même un chemin dans un univers où toute tentative de catégorisation,de description stéréotypée est impossible.

Unique,voilà le premier mot qui vient à l'esprit ,et qui s'impose, lorsqu'en s'autorisant cette plongée périlleuse,on prend la mesure de la démonstration vocale de Lisa Gerrard ,ainsi que de l'originalité, de la variété des atmosphères proposées , résolument hors des sentiers balisés. Ce disque propose un jaillissement ,une profusion d'influences, unies dans la noirceur d'une mélancolie sacrée. Le baroque côtoie l'ethnique. Le monastique rencontre l'exotique. Lyrisme et désolation se succèdent. L'authentique folklore croise des sonorités synthétiques ,répondant au son charnel de l'orchestre.

L'orient embrasse l'occident dans un danse aussi triste que magnétique.On approche des paysages et des époques mystifiés, on parcourt autant de temples brûlants,de forêts enchantées ou maudites ou de châteaux à l'allure altière.

 

Les 4 premiers morceaux s'offrent la majesté d'un orchestre philharmonique (The Australia's Victorian Philharmonic).D'abord le mystérieux Violina (The last embrace) déroule une mélodie aventureuse,prenant de cours l'auditeur ,surpris par tant de variations mélodiques. Le chant est désespéré et la voix de Lisa y est d'une puissance lyrique époustouflante. Dans la deuxième pièce Là-bas,les cordes semblent hésiter entre le grandiose et le funèbre. Lisa utilise sa voix comme un instrument, en la puisant au fond de son être et en délivrant encore une mélodie imprédictible ,faite de descentes vertigineuses dans les graves. Ce registre est peut-être celui qui offre l'aspect le plus spectaculaire de cette voix hors du commun,même si elle brille aussi dans les aigus.

L'épuré Persian Love Song nous laisse le loisir d'admirer là encore les acrobaties vocales de la maîtresse des lieux. Cette pièce traditionnelle du sud de l'Iran est transcendée par la personnalité de Lisa ,qui associe les intonations orientales et les divines vibrations,graciles et lumineuses ,dont elle seule possède les clés. Le fascinant Sanvean peut-êtrevu et entendu sur le live Toward The Within que Dead Can Dance sortit en 1994. On y est alors témoin de l'émotion qui traverse Lisa quand elle l'interprète et que ces notes prodigieuses sortent de sa gorge. Ce morceau au goût d'absolu a le don de pétrifier le public lors des concerts ,Lisa y démontre l'étendue de sa puissance vocale ainsi que le force et la sincérité des émotions qui l'étreignent, et qu'elle transmet.

 

Les trois morceaux suivants sont portés par la saveur tribale des compositions de Dead Can Dance dans Into The Labyrinth et l'exotisme de The Serpent's Egg.On quitte le lyrisme et les envolées classiques de l'orchestre pour l'envoûtement fiévreux de rites ethniques.

D'inquiétantes vocalises s'abattent pesamment . Au dessus du bourdon virevoltent les harmoniques. The Rite sonne d'abord comme une cérémonie chamanique où le mariage des voix de Lisa et de Jack Tuschewski font grand effet. Les percussions lentes de Pieter Bourke ,sous forme d'un simple battement lourd, ajoute leur puissance à la transe ainsi suggérée. Dead Can Dance n'est pas bien loin. On se retrouve dans l'étrange temple abandonné du morceau Toward The Within sur Into The Labyrinth,tandis que le rite prend la couleur du folklore d'Asie Centrale de Chant Of The Paladin sur The Serpent's Egg. Ajhon nous évoque évidemment le travail effectué avec Brendan Perry ,d'abord par son titre (rappelons qu'un des albums du groupe s'intitule Aion ) et par son paysage sonore tout droit tiré d' Into The Labyrinth .Vocalises aigües et sons à la teneur orientale,même usage des percussions et de bruitages d'oiseaux,sur fond d'ambiance inquiétante,dans une forêt moite,aux prises avec un danger ou avec la présence fantomatique d'un rite obscur : tout nous replonge dans l'offrande labyrinthique du groupe , deux ans plus tôt .

Puis c'est en Inde que Lisa nous attire avec Glorafin. Onlorgne alors très franchement du côté « musiques du monde » au début de ce morceau au rythme des tablas et des grelots. Mais très vite,le morceau bascule ,le vivace Yan chin s'impose ,glaçant ,et la mélopée subjugue . Un des plus beaux morceaux de l'album.

 

C'est un changement de registre total qui nous attend après un bref intermède ,Majhnavea's Music Box,aussi vibrant qu'étrange. Lorsque résonnent les premières notes de Largo ,le contraste est franc ,quelque peu déroutant. Lisa se lance dans l'interprétation de l'aria d'ouverture d'un opéra d'Haendel (Xerxes). La pièce ,Largo (Umbra Mai Fu), fut interprété par de nombreuses chanteuses lyriques confirmées. La prestation de Lisa Gerrard n'a rien à leur envier,bien au contraire.Sa magnifique voix de contralto dramatique,à la profondeur de timbre et à l'amplitude inouïe fait merveille. Non seulement sa tessiture grave offre une émotion rare mais il semble que les sons sortent naturellement,sans effort, avec cette alliance de puissance ,justesse et pureté qui n'est que nectar pour nos oreilles.L'inspiration baroque habite également l'émouvant Werd et sa ravissante mélodie jouée par la section des bois de l'orchestre philharmonique australien : flûtes,clarinettes,bassons et hautbois .

Avec Laurelei,Lisa a-t-elle voulu revisiter la mythe de la Lorelei D'Heinrich Heine ,sirène démoniaque à la façade angélique , ou la Lorelei d'Appolinaire,belle ,vénéneuse et condamnée?

La mélopée qui retentit porte des accents folkloriques moyen-âgeux et se construit de manière très répétitive ,en s'animant de variations rythmiques ou d'intentions différentes dans la déclamation de la mélodie. Malgré cela ,le morceau s'essouffle vite et manque de séduction pour nous enivrer ,en dépit d'un bel accompagnement de bouzouki.

 

Projetés d'un monde à l'autre abruptement, nous glissons à nouveau vers l'Asie Centrale au son des vocalises chamaniques de Celon . Les sons purs et extatiques s'élèvent dans un espace impressionnant de résonances et de vibrations.Les chants harmoniques mongols font entrer l'auditeur dans la sphère du spirituel et du sacré. En un tour de passe- passe,le décor change à nouveau et la musique européenne de la Renaissance reprend vie dans l'introduction de Venteless,au son des bois de l'orchestre. Pourtant,les chants chamaniques ne sont pas loin. Les deux mondes fusionnent et,avec une gravité austère de monastère,la majeure partie du morceau est portée par des harmonies vocales qui s'insinuent délicieusement en nous .

Dernier apport de lumière avant une ombreuse fin d'album,le dansant Swans exhale encore les vapeurs de l'orient. Refonte d'un morceau de Dead Can Dance ,Arabian Gothic (que l'on trouve sur Gothic Spleens ,sortie non officielle d'un enregistrement radiophonique de 1990),cette dernière touche d'exotisme fait office de danse du cygne avant le crépusculaire Nilleshna ,auquel on reste suspendu, tant le hautbois suave et les claviers spatiaux se révèlent enchanteurs.

Le lugubre morceau final Gloradin nous laisse nous perdre dans les profondeurs abyssales de la voix de Lisa. Versatile,elle produit ici sa tonalité la plus grave et pénétrante et nous abandonne là ,dans la désolation la plus totale.

 

Succession de tableaux , The Mirror Pool n'obéit à aucune logique,passant sans transition d'un univers à l'autre,opérant des allers-retours dans une alternance de couleurs et de saveurs sonores.

Il peut refléter un manque de cohérence,déranger par son éclectisme et sa longueur. Mais voilà, pour comprendre et embrasser le monde de Lisa Gerrard, il faut le ressentir comme elle,non plus comme un espace régi par l'intellect ,mais uniquement comme un chemin que le cœur et les sens peuvent emprunter.Il en résulte une musique passionnée,démonstrative ,vivante,dans toute sa diversité, mais aussi parfois pesante ,par la quantité d'émotions et de pathos qui s'y déversent.

Cet état d'esprit,pour être partagé,demande ouverture et sensibilité. Faites un pas vers elle, et Lisa vous mènera de l'autre côté du miroir...

 

Lisa Gerrard (Dead Can Dance) - Sanvean