anastasis

De 1984 à 1996 et en 7 albums ,Dead Can Dance a marqué singulièrement le monde de la musique,autour d'un style qui n'appartient qu'à lui. Musique innovante,par l'ouverture kaleidoscopique de cultures fusionnées,spirituelle et hypnotique,à l'image des personnalités aussi fortes que différentes des deux figures du duo,Lisa Gerrard et Brendan Perry. Le tandem,qui proposa en 1996 Spiritchaser pour ultime offrande,se reforma pourtant en 2005 pour une tournée européenne et nord-américaine. Les fans attendirent l'album naissant de cette réunion,mais ce n'est qu'en 2012,16 ans après Spiritchaser,que la résurrection eut lieu ,avec une nouvelle tournée et la sortie d'Anastasis. La question était de découvrir si groupe ne s'était ni fané,ni perdu avec le passage des années et l'investissement dans des projets solos. Allaient-ils surprendre,se renouveler, reprendre les mêmes ingrédients, combiner innovation et maintien de leur identité ?

Durant ces 16 années ,Lisa avait acquis une belle reconnaissance pour son travail cinématographique .Elle travailla en effet sur nombre de bandes originales,où sa voix angélique et sa mystérieuse glossolalie firent merveille. Dans le même temps, elle composa 4 albums solos et pris part à de nombreuses collaborations. Brendan ,quant à lui,composa 2 albums dans lesquels il démontra ses qualités de songwriter. Avec Anastasis, Brendan et Lisa étaient-ils parvenus à dépasser les divergences artistiques qui avaient mené à la séparation du groupe en 1998 et à unir leur voix et leur personnalité pour de parfaites retrouvailles ?

 

Introduction foudroyante, Children Of The Sun capte aussitôt notre attention en délivrant une sublime émotion . Le rythme lent,à la puissance sensuelle et contemplative,nous pétrifie dès les premières secondes. S'y ajoutent la force mélodique véhiculée par le chant de Brendan ,aussi maîtrisé et intense que par le passé ,et des claviers solaires de toute beauté. Avec ce morceau ,Dead Can Dance fête la réouverture des portes de son univers ,depuis si longtemps scellées ,et accueille en grande pompe son auditoire. Ce Children of The Sun,radieux,se déroule tel un tapis rouge pour honorer les retrouvailles du groupe et de ses fidèles. On retrouve ce rythme répétitif,constante du groupe ,ici posé avec ampleur et majesté,installant l'atmosphère dans laquelle on se plaît à se lover pour apprécier le spectacle:résonance sacrée du gong,scintillement du Yanqin, pétillement de percussions légères autour d'un clavier magnétique. Le paysage sonore s'assombrit alors et on assiste à l'éclipse solaire ,suivie d'une déferlante de sons de cuivre quand l'astre souverain brille à nouveau ardemment ,hissant le morceau au premier rang des compositions du groupe. Cela commence très fort ! On retrouve également les thèmes chers au groupe,l'élévation de l'humanité,son aspect sacré, au travers d'une mémoire ancestrale et de son inscription intrinsèque dans des temps immémoriaux.

 

Après ce morceau d'excellente facture, c'est le retour de l'ailleurs exotique avec Anabasis,entraîné par un rythme pénétrant. La rythmique satinée exécutée au hang(instrument inspiré du gong qui laisse résonner de belles harmoniques) accompagne les vocalises de Lisa,qui garde son identité inimitable en nous offrant à nouveau une mélopée orientalisante. Nous retrouvons le jardin féerique vers lequel nos errances hypnotiques nous avait menés en écoutant The Serpent's egg.

Lisa mène une nouvelle fois la danse dans le chaloupé Agape,qui n'est pas sans rappeler Into The Labyrinth par sa richesse rythmique et sa subtile orchestration. Une nouvelle fois envoûtant,ce morceau possède un rythme voluptueux qui engendre l'ivresse.  Agape ,qui signifie « amour inconditionnel » est un hymne à la sensualité. Le chant de Lisa,puissamment séduisant,évocateur de folklore et de légendes,emporte.

 

Alors que Lisa a déposé ,avec ses vocalises, chaleur et suavité exotique,Brendan nous glace avec le désenchanté ,mais non moins magnifique, Amnesia . Sur un thème qui l'avait déjà inspiré en 2010 avec le très sombre morceau This Boy sur l'album Ark ,Brendan chante son affliction en constatant l'amnésie collective des hommes face à leurs erreurs. Mis à part la constatation d'une distance artistique qui transparaît jusqu' ici dans l'album de la réunion (puisque Brendan et Lisa semblent évoluer chacun dans leur domaine),nous ne pouvons qu'apprécier cette composition d'une mélancolie savoureuse. Ponctué de Dulcimer,d'un motif de piano revêtu de claviers dominants,Amnésia s'auréole de la voix de Brendan. Celui-ci , sous les traits du fascinateur qui place en son interprétation une redoutable implication,libère une mélodie résignée mais fervente.

 

Kiko s'installe en Grèce. Au son du bouzouki,emblématique du folklore grec,le groupe présente son hommage au zeibekiko,une danse traditionnelle masculine grecque,lente et tournoyante. En exécutant cette danse ,appelée aussi « danse de l'aigle »,le danseur solitaire ne semble plus dépendre du monde qui l'entoure,il descend puis s'élève ,semblant ,d' un air grave ,mettre ses démons au défi.

Mais la musique de Dead Can Dance va toujours au-delà d'un simple copié-collé d'éléments empruntés à d'autres cultures. Le morceau s'épanouit donc dans un horizon plus élargi. L'ondoyant jeu de bouzouki complète la mélodie impénétrable vocalisée par Lisa dans une atmosphère nébuleuse. Avec ce chant libre,ouvert à tous les possibles, Lisa montre son attachement à cette volonté de ne pas « se laisser enfermer dans la prison du langage ». Le morceau se développe sur un tempo si ralenti que le temps paraît suspendu,dévoué à la contemplation extatique,à l'entrée en transe du danseur.Le final instrumental est une combinaison réussie entre la chaleur,l'ouverture insouciante des notes volatiles de bouzouki et la pesanteur du rythme doublé de la froideur des claviers,parfaite fusion des différentes esthétiques qui définissent l'identité du groupe.

 

Avec une introduction qui sonne comme une portion du labyrinthe de 1993,on note un remarquable travail sur les percussions dans Opium,qui électrise au rythme de tambours iraniens (dafs) relevés par la présence brillante du hang et l'efficacité de percussions de type djembé ou derbuka. Une basse à la pulsation sombre accompagne un rythme marocain atypique . Les cymbales,tranchantes, traversent le morceau ,tandis que progresse la mélodie chantée par Brendan ,et son message fataliste,presque nihiliste « All roads look the same, they lead nowhere ». Désabusé,Brendan incarne à nouveau le poète et ses tourments,tentant d'oublier les déceptions de l'existence dans les vapeurs d'opium.On est frappé,encore une fois,par la prégnance du vocaliste dans ce morceau. La force de son interprétation est magnifié par des claviers exaltés qu'on pourrait très bien imaginer superposés de choeurs lyriques.

 

L'Irlande s'invite à la fête quand retentit la cornemuse de la très solennelle introduction de Return of the She-King . Par la même occasion, l'ambiance moyen-âgeuse d'Aion refait surface. Puissant ressort de l'imagination,ce morceau évocateur fait naître en nous nombre d'images et de paysages. Balayant définitivement nos doutes (déjà bien ébranlés par Kiko et Opium),il montre que cette réunion n'est ni forcée ni illusoire et qu'elle témoigne bien d'un élan artistique commun.

Brendan et Lisa allient leur voix et leur charisme respectif pour porter cette pièce au niveau des morceaux les plus majestueux du groupe. Tout y est : des voix souveraines composées de choeurs graciles et d'une céleste polyphonie,autour de la mélopée douce et étrange de Lisa, des sons de cuivres et de cordes épiques, un rythme apaisant mais grandiloquent délivré par un tambour détonnant contrasté par le cliquetis régulier des cymbalettes. On hume avec délice ces notes aériennes,dans une respiration ample et profonde et soudain, les voix de Brendan et de Lisa se mêlent pour une conclusion enchanteresse,à l'intensité croissante.

 

Enfin, c'est la voix de Brendan qui rayonne dans un morceau final épuré. Les multiples images qui ont peuplé notre imagination au long de l'album s'effacent ,se diluent dans une vaste étendue de vide. Cet espace vierge ne s'anime que de l'intense réverbération de cette voix solitaire et d'un accompagnement simple mais brillant de claviers. Vaporisation d'optimisme ,éloge de la patience All in Good Time a la profondeur des espaces apaisants vers lesquels on glisse volontiers ,pour un lâcher-prise salvateur de quelques minutes,et que l'on quitte à regret.

 

Dead Can Dance a toujours su conjuguer sa sensibilité sombre ,d'esthétique romantique et un engagement vers des références aux « musiques du monde ». Anastasis poursuit dans cette lignée. On pourrait reprocher au groupe un manque d'innovation dans cet opus et l'absence d'une idée directrice forte,mais que cet album est soigné,intense et captivant ! Résultat d'une dynamique complémentaire,ces compositions sont toutes habitées par la magie du groupe, magie qui ,malgré deux chemins artistiques différents,ne les a pas quittés lorsqu'ils se réunissent.

4 ans après Anastasis,qu'advient-il de Dead can Dance ? Les studios de Quivy Church sont en vente. Une tournée annoncée pour l'automne 2015 a été annulée,avec la promesse d'un report,mais depuis cette annonce,c'est le silence...

J'espère pourtant que les braises en sommeil d'un groupe qui a su marquer son temps se ravivent et que ce réveil soit synonyme de régénération,à la manière d'un végétal qui , grâce aux racines qu'il a conservé ,puisse dévoiler au monde une arborescence toujours plus luxuriante et étonnante.

Survivre à sa résurrection,c'est le moins que l'on puisse faire après avoir ,durant ces années fertiles glané et réinjecté tant d'influences,expérimenté tant de matière et montré l'étendue de sa créativité.

Survivre à sa résurrection, c'est surtout de rigueur lorsque l'on s'appelle Dead Can Dance.